ARCHITECTURE (REVUES D’)


ARCHITECTURE (REVUES D’)
ARCHITECTURE (REVUES D’)

Au XVIIIe siècle, les recueils d’architecture se multiplièrent et on accorda une place non négligeable à l’art de bâtir dans des gazettes polyvalentes, mais leur tirage et leur distribution restaient limités. La véritable presse architecturale se forma en réaction contre ces courriers encyclopédiques sans éviter, toutefois, certains de leurs défauts. Nées à l’aube du XIXe siècle, contemporaines de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ces revues spécialisées devaient accompagner tous les grands moments de la révolution industrielle. Après des débuts difficiles, cette presse rencontra, vers la fin de la monarchie de Juillet, un très large succès dans les pays industrialisés et devint un instrument parfaitement adapté aux tendances de l’architecture nouvelle. Elle suscita, à partir d’une réflexion critique, une prise de conscience d’ordre corporatif qui devait aboutir à une affirmation du métier. Ces revues, témoins privilégiés des grands débats professionnels qui animèrent tout le XIXe siècle, ne se contentaient pas de refléter l’actualité architecturale; elles entendaient aussi servir de guide en complétant la formation technique et artistique de leurs lecteurs et prétendaient agir, par leurs choix et leurs commentaires, sur l’évolution de l’architecture elle-même. Grâce à des planches nombreuses, précises, accompagnant des textes de qualité, elles allaient assurer la notoriété de certaines œuvres et jouer, dans la transmission des modèles formels, un rôle fondamental.

1. 1789-1839: les débuts de la presse architecturale

La presse architecturale allemande

L’impulsion devait venir d’Allemagne avec le lancement, en 1789, de la première revue d’architecture, l’Allgemeines Magazin für die Bürgerliche Baukunst . Son fondateur, Johann Gottfried Huth (1762-1828), professeur de physique et de mathématiques à Francfort-sur-l’Oder, entend vulgariser des connaissances réservées, jusque-là, à des spécialistes et désire faire progresser l’art de bâtir en développant une réflexion sur les techniques de construction, l’histoire de l’architecture et l’esthétique (Réflexions sur le Beau dans l’architecture , vol. I; À propos du bon goût dans la construction , vol. II). En 1797, soit un an après la parution du dernier numéro, un nouveau périodique, le Sammlung nützlicher Aufsätze und Nachrichten die Baukunst betreffend , reprend les grands thèmes de la publication de Huth, oriente ses études historiques vers l’antiquité grecque et offre quelques illustrations (de trois à huit planches par volume), gravées sur cuivre. En 1806, la revue cesse de paraître si bien que l’Allemagne n’aura plus, pendant vingt-quatre ans, de périodique entièrement voué à l’architecture. Il faudra attendre le lancement de la Monatsblatt für Bauwesen und Landesverschönerung (1821-1830) par Vorherr (1773-1847), et surtout la publication du Journal für die Baukunst (1829-1851) par A. L. Crelle, pour que ces revues retrouvent une nouvelle vigueur et se présentent alors comme de véritables médias professionnels qui serviront de modèles à la presse architecturale française.

La presse architecturale française

C’est à un entrepreneur en menuiserie, Camille Le Bars, que l’on doit la première revue française spécialisée dans l’architecture, le Journal des bâtimens civils et des arts , lancé le 25 novembre 1800 et plus connu sous le titre de Journal des bâtimens civils, des monumens et des arts qu’il ne tardera pas à prendre. Cette publication ne présentait pas ces caractéristiques qui, de nos jours, sont spécifiques aux périodiques et par sa mise en page, son format (un petit in-octavo), s’apparentait plus au livre, l’objet noble, qu’au journal. Paraissant deux fois par semaine, la revue de Le Bars, qui fusionnera en 1810 avec le Journal des arts et réapparaîtra brièvement en 1819 sous le titre Annales de l’architecture , souhaite être lue par les «peintres, sculpteurs, architectes, ingénieurs mécaniciens, entrepreneurs de toutes les parties de la bâtisse». Elle a le soutien d’architectes de renom tels Patte ou A. L. T. Vaudoyer, oriente ses préférences vers C. N. Ledoux et J. N. L. Durand mais ne publie aucun article de leur main. L’équipe rédactionnelle est composée d’une foule d’ingénieurs, d’hommes de lettres, d’architectes et d’artistes mineurs, souvent anonymes, desquels se distingue A. C. Quatremère de Quincy. Les planches, très rares, gravées sur bois, sont parfois médiocres. L’accent est donc mis essentiellement sur l’écrit en privilégiant, dans ce domaine, l’échange épistolaire. Ce choix assure à la revue de Le Bars un contenu varié et justifie le ton vif, polémique, de la plupart des articles. L’enseignement de l’architecture et les institutions officielles ne sont pas épargnées par la plume acerbe du rédacteur en chef qui avait choisi, pour son journal, cette épigraphe: «Soyez plutôt maçon!»

À partir de 1830, les revues d’architecture sont plus nombreuses (dix à Paris entre 1800 et 1834), mieux organisées, et peuvent ainsi concurrencer les périodiques d’ingénieurs (Recueil polytechnique des ponts et chaussées , en 1803, Journal du génie civil, des sciences et des arts , en 1828). Toutes s’ouvrent aux articles techniques, aux travaux des ingénieurs et se veulent pratiques, scientifiques même. Toutes se lancent aussi dans une critique de l’enseignement de l’architecture et prétendent apporter des améliorations au système de l’École des beaux-arts. Dans le Journal des bâtiments et des arts et métiers (1831-1832), Léonce Reynaud souligne l’urgence d’une réforme de la profession. Après avoir fait le bilan des carences des instances officielles en matière d’enseignement de l’architecture, le Journal des bâtiments se propose de se substituer aux institutions en offrant aux constructeurs la formation technique qui leur manque cruellement. La revue se présente comme «un cours complet d’architecture [...], un journal qui tiendra lieu de plus d’un millier de volumes pour la plupart rares et fort dispendieux».

Cette volonté de tenir lieu de cours et cette tendance à vouloir remplacer l’école sont caractéristiques des périodiques des années 1830. Nous les retrouvons dans le Journal des bâtiments et des arts relatifs à la construction (1830) ainsi que dans la revue L’Architecte: notions sur l’art de bâtir et de décorer les édifices (1832-1834), qui le remplacera. Ce nouveau mensuel, dirigé par P. Masson, se présente comme un «magasin où chaque artiste vient déposer ses lumières», l’ensemble servant à «former un lien entre tous les architectes qui ont en ce journal un digne interprète» (prospectus, 1832). En prenant ses distances vis-à-vis de ses prédécesseurs, L’Architecte essaie, pour la première fois, de définir le rôle de la presse spécialisée dans l’art de bâtir: faire naître les idées, les conserver et en peupler le champ de la science par un «moyen de correspondance régulier et économique». Le périodique s’ouvre ainsi à l’actualité architecturale – française et étrangère (docks Sainte-Catherine, à Londres) –, et ne dédaigne pas la province, comme en témoigne cette série d’articles de 1832 sur le dépôt de mendicité du département de l’Aisne. L’équipe rédactionnelle se diversifie et compte quelques noms qui deviendront célèbres, tel Hector Horeau ou J. I. Hittorff qui écrit, à cette occasion, ses premiers articles dans la presse française. En revanche, du point de vue de la présentation, la publication de P. Masson reste tributaire de la tradition: le format est modeste et les planches sont rares.

Pourtant, l’année même du lancement de L’Architecte paraît un nouveau périodique, La Propriété (1832-1834), fondé par T. Morisot, qui bouleverse les conventions en matière d’édition. Sous l’influence de la presse allemande contemporaine (Journal für die Baukunst ) et tandis que les revues anglaises restent très traditionnelles (Architectural Magazine , 1834-1838), La Propriété adopte, pour la première fois dans l’histoire de la presse architecturale française, un format in-quarto qui permet d’accueillir des planches de grande dimension offrant plus de précision dans les détails. Ces illustrations sont détachables et peuvent former un atlas à part. «C’est une commodité, écrit Morisot, dans ces sortes d’ouvrages où l’on a besoin d’avoir en même temps sous les yeux les textes et les planches» (1834). Malgré une rapide volte-face (retour au petit format pour que l’ensemble puisse constituer une collection), une brèche est ouverte dans la tradition et, en 1840, César Daly reprendra cette formule qui, associée à une répartition du texte sur deux colonnes, sera désormais celle de toutes les revues spécialisées dans l’art de bâtir. Du point de vue des idées, Morisot veut que sa publication soit indépendante et impartiale et la situe, selon ses propres termes, dans un «juste milieu» entre les «classiques purs» et les «romantiques fougueux». Sans s’abandonner à la polémique, il porte un regard lucide sur le système de l’École des beaux-arts qui, selon lui, ne gère pas le savoir mais plutôt son absence et encourage les abus. Le directeur de La Propriété propose alors un type d’enseignement allant dans le sens d’un approfondissement des connaissances scientifiques et pratiques et d’une meilleure maîtrise des questions sociales.

2. 1840-1900: l’âge d’or de la presse architecturale

César Daly (1811-1894) et la «Revue générale de l’architecture et des travaux publics» (1840-1890)

Malgré la tentative de T. Morisot, la presse architecturale française demeure inadaptée aux exigences des lecteurs ainsi qu’aux nouvelles tendances de l’architecture. Un instrument vraiment moderne, efficace, restait à créer. C’est ce que fait l’architecte César Daly, ancien disciple de Fourier et élève de Félix Duban, lorsqu’il fonde la Revue générale de l’architecture et des travaux publics (prospectus et spécimen en 1839). S’il réussit là où les autres ont échoué, c’est qu’il accompagne son projet d’une réflexion sur la fonction de la presse et conçoit son périodique comme un moyen d’information adapté à la nature de cette information. Dès l’introduction, qu’il rédige en 1840, les grandes lignes de la politique éditoriale, qui assurera la cohésion des quarante-cinq volumes de la Revue générale de l’architecture , sont en place. Après avoir rappelé combien le progrès de l’humanité était lié au développement de l’architecture et des travaux publics, Daly constate qu’en cette première moitié du siècle l’art de bâtir est en pleine stagnation du fait de l’isolement des constructeurs: «C’est la facilité de communication, c’est l’unité qui manque.» Une publication périodique doit donc servir de lien entre les hommes du métier en rassemblant un savoir éparpillé pour, ensuite, le redistribuer. La Revue générale , qui s’adresse aux architectes, aux archéologues, aux ingénieurs, aux industriels et aux propriétaires, fait appel à leur collaboration et s’ouvre à l’histoire, à la science et à l’esthétique «en vue d’un effet utile qui est le progrès pratique et réel de l’art de bâtir» (Introduction, 1840, col. 6).

Pour donner plus d’efficacité à cet instrument professionnel, Daly adopte une mise en pages claire; le texte, réparti sur deux colonnes et fréquemment illustré de gravures sur bois, est organisé en quatre rubriques fixes: histoire, théorie, pratique et mélanges. Le format, 26 憐 34, permet des illustrations hors texte de grande dimension facilitant la reproduction de détails en grandeur d’exécution et la publication de planches de parallèles (réunion sur une même planche des différents projets ou réalisations d’un même programme). Pour ces figures, Daly choisit la gravure sur acier récemment importée d’Angleterre. Cette technique, qui permet un tirage de plusieurs milliers d’exemplaires sans altération du trait (la Revue générale tirait 2 500 exemplaires en 1869), habilement maîtrisée par des graveurs de talent (en particulier L. Roux et J. J. Huguenet), convient parfaitement à une revue qui se veut avant tout technique et entend publier des planches d’une extrême précision. De nombreuses chromolithographies restituent la couleur des œuvres reproduites et témoignent du soutien de la presse au courant favorable à l’architecture polychrome.

Œuvre ouverte et collective, la Revue générale de l’architecture accueille dans ses rangs, dès 1840, les jeunes architectes qui firent bouger la tradition académique: H. Labrouste, L. Vaudoyer, S. C. Constant-Dufeux, J. I. Hittorff, équipe diversifiée qui se renouvellera entre 1851 et 1857 pour laisser la place à une autre génération de collaborateurs entrés à l’École des beauxarts dans le deuxième quart du siècle: T. F. J. Uchard, E. Bailly, G. I. A. Davioud, C. Garnier... Eux-mêmes s’éclipseront plus tard en faveur de jeunes artistes: A. de Baudot, J. L. Pascal, Wilford-Chabrol et de nombreux autres. Ces changements se font sans heurt et mettent le périodique à l’abri de la routine et du vieillissement. L’équipe des architectes est renforcée par un groupe important d’ingénieurs (C. et O. Polonceau, A. Perreymond, P. A. Denfert-Rochereau, Yvon-Villarceau...), qui jouent un rôle primordial dans les quinze premières années de la revue. En outre, l’ouverture du périodique à plusieurs disciplines permet à Daly de confier un grand nombre d’articles à des archéologues (E. Mariette, E. Beulé, E. Prisse d’Avennes), à des hommes de lettres (P. Mérimée), à des sculpteurs (F. A. Bartholdi, Allouis), des peintres (J. Jollivet), des ornemanistes (E. Clerget), des économistes (Michel-Chevalier), des professeurs, des avocats, des jardiniers et même à un facteur d’orgues: A. Cavaillé-Coll. Au total, deux cent seize collaborateurs qui écrivent mille huit cents articles.

Bien que Daly ait encouragé l’éclectisme, il est difficile d’apprécier les raisons qui le guidèrent dans son choix des œuvres à publier. Un critère paraît néanmoins déterminant: au-delà du discours esthétique, c’est la réflexion sur les nouveaux programmes architecturaux (gares, écoles, marchés, hôpitaux spécialisés, prisons...) qui suscite l’intérêt du directeur et c’est là que se dessine, en effet, un des aspects de la modernité architecturale du XIXe siècle.

Sous l’impulsion de la Revue générale de l’architecture , les périodiques français et étrangers se multiplieront rapidement en reprenant la formule que Daly avait lancée et parfaitement maîtrisée.

1847-1900: les grands périodiques français

En fondant le Moniteur des architectes le 25 avril 1847, Adolphe Lance crée un «organe utile et usuel», ouvert à tous les «hommes spéciaux» intervenant dans l’art de bâtir. La véritable originalité de cette nouvelle revue tient surtout dans le fait qu’elle propose un vaste éventail de projets. De 1852 à 1865, le journal est confié à Celtibière et à Leblan puis, en 1866, à F. Lenormand. Une ligne éditoriale se précise alors, affirmant un retour à des valeurs sûres: «Nous serons classiques dans le vrai sens du mot et nous demeurerons avant tout fidèles à ces règles indispensables qui font la grandeur de l’art et dont les Grecs ont donné la plus sublime formule» (1866). Placé sous les auspices de F. Duban, J. L. Duc, H. Labrouste, J. A. E. Vaudremer, C. A. Questel, le Moniteur publie aussi, jusqu’à sa disparition en 1900, de nombreuses réalisations d’architectes provinciaux.

Fondée en 1851 par A. Lance et V. Calliat, l’Encyclopédie d’architecture (1851-1862 et 1872-1892) se contente à ses débuts de proposer des illustrations. Jusqu’en 1862 nous retrouvons dans ce périodique les grands noms attachés à la publication de Daly, auxquels s’ajoutent ceux d’architectes qui orientent la revue vers les productions de l’école néogothique et la préparent à accueillir, en 1872, les œuvres des rationalistes. Ainsi, sous la direction de Lance, rencontrons-nous les noms de Lassus, de Viollet-le-Duc et d’Abadie.

L’Encyclopédie d’architecture cesse de paraître entre 1862 et 1872 pour laisser la place à la Gazette des architectes et du bâtiment (1863-1871). Dirigé par Viollet-le-Duc fils, Edmond Corroyer et A. de Baudot, le périodique s’engage dans la voie tracée par Viollet-le-Duc père, en donnant du mouvement néogothique une interprétation plus constructive. L’accent est donc mis sur la pratique du métier, le travail du chantier, la publication de solutions techniques en favorisant, dans ce domaine, les travaux des architectes des départements (constructions nouvelles et restaurations).

Cette orientation technique s’appuie sur une conception originale de l’image: délaissant la traditionnelle planche gravée sur acier, et nécessairement hors-texte, l’équipe de la Gazette opte pour la vignette dans le texte. Des gravures sur bois d’une grande qualité pour lesquelles Corroyer fait appel à un procédé nouveau inventé par X. F. Comte, la néographie, permettent une concordance parfaite entre discours écrit et discours figuré. Le périodique, qui n’hésite pas à mêler les différents types de figuration, privilégie, pour les détails et les assemblages, la représentation en perspective, véritable outil de démonstration et d’analyse destiné à faire jaillir, du premier coup d’œil, l’intelligence du problème.

Lorsqu’il lance, en 1855, les Nouvelles Annales de la construction , l’ingénieur C. A. Oppermann, cofondateur de la revue allemande Notizblatt des Architekten-und Ingenieur Vereins für das Königreich Hannover (1851) et ancien rédacteur de la Revue générale de l’architecture , entend, lui aussi, «donner beaucoup de substance utile» au lecteur (prospectus, 1855). Les planches suivent donc cet impératif et sont conçues pour être mises «immédiatement entre les mains des ouvriers». Pour l’impression de ces dessins, Oppermann utilise l’autographie, une technique économique qui ne fait pas appel aux services d’un graveur et convient parfaitement à la reproduction – voire à la vulgarisation – des croquis de travail. Si elles ne négligent pas l’architecture, les Nouvelles Annales de la construction s’adressent, avant tout, à une clientèle composée d’ingénieurs, d’entrepreneurs, de maçons et de mécaniciens qui trouvent, dans ces illustrations pratiques mais un peu frustes, des documents utiles, complémentaires des formules trop esthétisantes que proposent les autres périodiques.

En 1859, une nouvelle publication de C. A. Oppermann se spécialise dans l’architecture rurale du second Empire: les Nouvelles Annales de l’agriculture (1859-1867), revue mensuelle qui porte comme sous-titre: «Revue des fermes impériales, organe de la compagnie des constructions rurales, économiques, de la compagnie générale du drainage et de la société d’acclimatation.» En lançant ce périodique, Oppermann s’associe à l’un des objectifs de Napoléon III: améliorer l’agriculture en accroissant le territoire cultivable grâce à d’importants travaux de drainage (Landes, Brenne, Sologne) et moderniser les méthodes agricoles. Les fermes impériales de Châlons, Lamotte-Beuvron et Rambouillet font donc, dans cette revue, l’objet de monographies illustrées de planches très techniques (des autographies). À ces études viennent s’ajouter d’intéressants travaux sur les fermes landaises, les colonies agricoles de Mettray, Petit-Bourg, Granjouan et, bien sûr, d’Algérie. Ces exemples sont maintes fois confrontés à des réalisations étrangères, le plus souvent belges, allemandes et américaines. Des modèles d’ateliers, de séchoirs, de greniers, de moulins sont proposés aux maires et aux propriétaires qui peuvent aussi trouver, dans les Nouvelles Annales de l’agriculture , de nombreuses machines agricoles. C’est dire la richesse de cette publication méconnue qui peut apporter de précieuses informations sur des œuvres souvent oubliées au profit de la valorisation esthétique d’un patrimoine dit «monumental», ou sur des objets banals, aujourd’hui disparus, mais porteurs d’informations originales et spécifiques.

Enfin, il convient d’accorder une place spéciale à la revue Croquis d’architecture (1866-1898) dont le sous-titre, Intime-Club , révèle qu’elle n’est pas destinée au grand public. Composée d’autographies, dirigée par l’architecte G. Raulin, cette feuille mensuelle est réservée aux élèves, anciens et nouveaux, de l’atelier de C. A. Questel. «Ici pas de phrases, pas d’appréciations, un simple exposé bien incolore» en marge des planches (Introduction, 1866). La plus grande part des illustrations revient aux expositions et aux concours organisés par l’École des beaux-arts, mais l’Intime-Club s’ouvre aussi aux travaux exécutés, aux restaurations, aux concours publics et offre aux abonnés la possibilité de publier leurs croquis de voyage.

La presse étrangère

En Europe et aux États-Unis, la presse architecturale est l’instrument de l’affirmation de la profession. Son essor coïncide avec la seconde phase du développement du métier d’architecte et accompagne la création des premières sociétés d’architectes: 1835, Institute of British Architects (Royal, à partir de 1837); 1840, Société centrale des architectes français; 1849, Sociedad central de arquitectos (Madrid); 1857, American Institute of Architects. Près de dix-sept périodiques virent le jour, outre-Manche, durant cette période, mais trois seulement, le Civil Engineer and Architect’s Journal (1837-1868), The Builder (45 vol., à partir de 1842) et le Building News (lancé en 1855), se prolongèrent dans la seconde moitié du XIXe siècle. The Builder reste le plus célèbre et partage avec la Revue générale de l’architecture un projet social visant à l’amélioration des conditions d’existence des classes les plus défavorisées: habitat ouvrier, cités ouvrières, architecture domestique à l’usage des prolétaires. En outre, George Godwin, fondateur du Builder et architecte, et César Daly ont tous deux choisi de vivre de leur plume en édifiant une œuvre écrite et sacrifient pour cela une carrière d’architecte. Malgré quelques petits différends, les échanges entre le périodique anglais et son homologue français seront donc nombreux et fructueux.

Les premières revues américaines sont des organes représentatifs de groupes professionnels précis (agriculteurs, maçons, charpentiers) et il faut attendre 1876 pour que s’impose un véritable périodique d’architecture, l’American Architect and Building News (Boston et New York, 1876-1938), qui s’efforce de promouvoir l’architecture en éduquant le goût du public. Les articles sont simples, évitent les débats intellectuels ou stylistiques, et les illustrations reflètent le large éclectisme de W. R. Ware, fondateur de la revue. Dès lors, de nombreuses publications locales vont prolonger la formule; certaines s’orientent vers la formation universitaire (Architectural Review , Boston, 1892), d’autres mettent l’accent sur la critique architecturale sans parti pris (Architectural Record , New York, 1891), tandis que l’American Sanitary Engineer (New York, 1877-1917) rend compte de l’impulsion que les gratte-ciel ont fait subir aux techniques de construction et publie le premier texte de W. Le Baron Jenney (1885).

L’impact de la Revue générale de l’architecture sur la presse allemande n’est pas à négliger et sera souligné, dès 1854, par l’ingénieur Oppermann. Le Zeitschrift für Bauwesen , fondé à Berlin en 1833 par Carl Hoffmann et repris deux ans plus tard par G. G. Erbkam (1811-1876), devient, en 1850, un grand in-quarto avec figures intercalées, accompagné d’un recueil de lithographies puis d’héliographies. Ses caractères latins, et non plus gothiques, le mettent plus facilement à la portée du lecteur occidental, tandis que son objet l’amène à s’intéresser à toutes les parties de la construction, ancienne et moderne, allemande ou étrangère. La Notizblatt des Architekten- und Ingenieur-Vereins für das Königreich Hannover est fondée en 1851 par un comité de direction composé des meilleurs spécialistes du royaume de Hanovre: Oppermann, Funck, Mithoff, Rühlmann, Plener. Si dans son esprit général la publication semble plus orientée vers les travaux d’ingénieurs, elle n’en reste pas moins ouverte à l’architecture privée et publique des pays germaniques: maisons à Osnabrück et à Linden, église de Loccum, prison de Rehberg. Édité à Vienne en 1836, sous la direction de l’architecte C. F. L. Förster (1787-1863), l’Allgemeine Bauzeitung s’oriente résolument vers la diffusion de l’architecture moderne européenne. L’avant-propos précise, en effet, que l’on trouvera dans la publication «les descriptions écrites et graphiques de toutes les constructions modernes d’Allemagne, d’Italie, de France, d’Angleterre, de Russie, de Grèce et de tous les pays dont nous pourrons obtenir ce type de document». Enfin, on ne peut oublier la revue hollandaise Bouwkundige Bydragen (Amsterdam, 1842, sous la direction de M. J. Warnsinck), portant sur l’architecture et les travaux publics des Pays-Bas: docks d’Amsterdam, église de Delft, etc.

Les périodiques espagnols naissent avec la crise de l’idéal classique et défendent les intérêts des architectes qui se sentent menacés par les ingénieurs (décret royal du 10 octobre 1845). Au cri de «À bas les murailles», la revue barcelonaise El Boletín enciclopédico de nobles artes (1846) ouvre le débat sur l’agrandissement de la cité catalane, pionnière du renouveau de l’industrie espagnole. Elle s’engage très vite dans la polémique professionnelle pour appuyer les revendications des architectes, traduit un article de C. Daly paru dans la Revue générale de l’architecture en 1845 («La science et l’industrie sont-elles ennemies de l’art?») et donne, à deux reprises, la parole à Quatremère de Quincy. Plus conciliant, El Boletín español de arquitectura (Madrid, 1846), dirigé par l’architecte A. Zabaleta et par A. de los Ríos, secrétaire de la Commission des monuments historiques, privilégie les études historiques, diffuse les théories néo-gothiques mais cherche aussi à établir les bases philosophiques et stylistiques de l’éclectisme. Ses collaborateurs poursuivront le débat esthétique dans la revue El Rinacimiento (1847) en critiquant l’intolérance des propositions de J. B. Lassus. Enfin, la Revista de obras públicas (1853-1891), organe officiel du Cuerpo de Ingenieros de Caminos, s’assure la collaboration d’architectes et d’ingénieurs tandis que M. Garriga y Roca se rapproche des idées de C. Daly ou de G. Godwin en défendant la liberté de l’artiste face à la dictature des écoles historicistes (1867).

À la fin des années 1860, cette presse connaît un essor comparable à celui des revues françaises. Réguliers, bien illustrés, diversifiés, ouverts à l’actualité, les périodiques s’insèrent dans le phénomène du Regeneracionismo , «révolution sainte, pacifique, grandiose», qui doit régénérer le pays (Revista de arquitectura , 1882). La Arquitectura española (Madrid, 1866) est lancée par L. Céspedes et bénéficie du soutien d’institutions officielles. Elle offre un contenu abondant et varié dont une des huit rubriques est consacrée à la «partie artistique» de l’architecture: analyse et description d’œuvres historiques, critique «impartiale» d’édifices contemporains. Les illustrations, composées de photolithographies, sont abondantes. Les revues de la Sociedad central de arquitectos, éditées par M. Belmas, s’intéressent aux habitations à bon marché, à l’hygiène domestique, aux programmes contemporains et cherchent des enseignements dans les expériences étrangères (Boletín de la Sociedad central de arquitectos , 1874-1875; Revista de la Sociedad ..., 1875-1877; Revista de la arquitectura nacional y extranjera , 1878-1882, etc.). Quant aux Anales de la construcción y de la industria (Madrid, 1876-1890), elles se présentent comme un périodique «artistique, scientifique et commercial», orienté vers des préoccupations pratiques qui relèguent au second plan la défense des intérêts professionnels. E. Saavedra, fondateur de la revue, homme aux multiples compétences, est la figure représentative du renouveau de la culture espagnole. Par l’intermédiaire de son périodique, il entend accélérer la modernisation du pays. Correspondant de la Revue générale de l’architecture , il diffuse en Espagne les théories d’Yvon-Villarceau sur la construction des voûtes en berceau elliptique. Enfin, le Suplemento. Biblioteca del constructor, del industrial, bellas artes, obras publicas y ciencias exactas (Valladolid, 1876-1879), de M. de la Camera, cherche surtout à renforcer les liens corporatifs en publiant les travaux réalisés par les maîtres d’œuvres (charpentes par exemple).

3. Les hebdomadaires français de la seconde moitié du XIXe siècle

Si les revues mensuelles ont seules le loisir de «rassembler des séries de faits, de les classer, de dessiner l’ensemble du mouvement des idées, d’en dégager la signification et d’en faire ressortir les conséquences» (Daly, R.G.A. , XIX, col. 9-10), les journaux à périodicité plus rapprochée offrent la possibilité de suivre de près l’actualité architecturale en recueillant les faits au jour le jour. Conçue sur le modèle du Builder , La Semaine des constructeurs , le premier de ces hebdomadaires français, est lancée par Daly en 1876 et paraît jusqu’en 1894. Elle se présente sous la forme d’un petit in-folio de douze pages, d’un papier de qualité assez médiocre, et propose, pour un prix modique, trente-six colonnes de texte illustrées de quelques gravures sur bois. Le but de ce nouveau journal est de se faire «l’écho des événements du jour» et de s’intéresser essentiellement à «ce genre d’informations habituellement appelées nouvelles » (prospectus, 1876). Le ton est alerte, vif, caustique avec par endroits des pointes d’humour et ouvre à la critique le champ de la polémique. Les journalistes de la Semaine prennent eux-mêmes le titre de «reporters» et entendent aller droit au but sans craindre de froisser les réputations.

La Construction moderne (1885-1922), fondée par P. Planat, ancien sous-directeur de la Semaine , souhaite renouer avec l’art architectural, domaine qu’avait négligé l’hebdomadaire de Daly qui, ironise Planat, ne se passionnait que pour les équipements sanitaires. Ce nouveau journal se fait le porte-parole de la «vraie tradition française qui était toute de clarté, de précision, d’esprit et de vie; le contraire du pédant, du prétentieux, qui ne sert le plus souvent qu’à mal recouvrir le vide» (Planat, Introduction, 1885). Si le directeur de la revue conserve pour sa publication le grand format adopté par Daly quarante-cinq ans auparavant, il abandonne, par contre, la gravure sur acier, coûteuse et nécessitant trop d’opérations qui, selon lui, détruisent le caractère original de l’objet. Il préfère avoir recours à des procédés de reproduction modernes et fait donc souvent appel à la photographie (la grande majorité des planches du journal est composée d’héliographies).

Le recours à cette technique va contribuer à accentuer une tendance qui se dessinait dans la presse architecturale depuis les années 1870: le froid document technique et professionnel a fait place à de belles illustrations qui privilégient les vues perspectives. Vers 1872, les plans, qui faisaient naguère l’objet de plusieurs planches, n’occupaient déjà plus qu’un coin de la gravure réservée aux élévations. Les détails techniques ne tardent pas, à leur tour, à disparaître et la représentation du monument tend à se réduire à des vues de façades. Lorsque le dessinateur pénètre dans une maison bourgeoise, il évite soigneusement le détail des lieux consacrés aux activités triviales (cuisines, toilettes...) dont les représentations abondaient dans les publications des années 1850, pour s’attarder sur les salons, les bibliothèques et les salles à manger. Sous l’influence de la photographie, les graveurs travaillent les effets de lumière et usent de la perspective diagonale. À la fin du XIXe siècle, l’image de l’architecture véhiculée par les publications professionnelles a donc changé. On peut chercher une des raisons de ce changement dans l’histoire de la pratique professionnelle. Alors que se multiplient les catalogues de produits artificiels proposés par l’industrie du décor et que la concurrence des entrepreneurs se fait de plus en plus vive, il s’agirait, pour les architectes, de «rattraper une commande qui fuit» (F. Boudon) en proposant, grâce à des illustrations d’un caractère nouveau, des œuvres de qualité qui portent une signature et révèlent, jusque dans les objets les plus banals, la sensibilité et le génie d’un artiste. En 1906, J. L. Pascal, membre de l’Institut et inspecteur général des bâtiments civils, en lançant un nouveau mensuel, L’Architecte (publié sous les auspices de la Société des architectes D.P.L.G.), rend hommage aux périodiques du siècle précédent, dont il reconnaît la haute tenue des articles et surtout la grande qualité des planches, qualité qui «a fait place chez nous, ajoute-t-il, à des publications hâtives [...] usant de procédés expéditifs et peu coûteux proportionnés aux résultats à obtenir» (Introduction, 1906).

Instruments de diffusion à la fois rapides et sélectifs, ces revues spécialisées, auxquelles il conviendrait d’ajouter quelques périodiques provinciaux (par exemple La Construction lyonnaise , 1879-1914), ont donc bien joué leur rôle de médias professionnels, tant dans la diffusion d’un certain discours sur l’architecture que dans la transmission par l’illustration d’une «architecture de revues» (F. Loyer) dans le patrimoine bâti des cinq continents.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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